Lettre du terrain 4: fermeture d'un front ou ouverture d'un autre

Alors que mon détachement a été remplacé sur son lieu d’engagement et que le licenciement se rapproche à grands pas, mon attention se déplace gentiment des problématiques liées au terrain pour retrouver des questionnements plus globaux.

Parmi ceux-ci, il y a la question de comment je peux, personnellement, faire en sorte que celles et ceux qui se sont investis pleinement face à cette crise aux échelons les plus bas reçoivent ce qu’elles et ils méritent. Car certaines personnes, ont pu déclarer, sous couvert d’anonymat et avec une forme de cynisme, que le salaire reçu est prévu pour les tâches effectuées, temps de pandémie ou non. Pour moi, ce type d’argument me rappelle qu’il faut un changement. Un changement qui ne passe pas que par le salaire. Il passe aussi et surtout par la considération, la prise en compte de l’autre en tant que personne ayant de la valeur.

Que ce soit dans le cadre des lieux de soins ou de l’armée, et sans doute de la société en général, cette considération peine encore trop à exister pour moi. Simplement, il est surprenant de sentir dans les institutions la force de la hiérarchie, c’est-à-dire l’incapacité à dépasser le rapport hiérarchique, le rapport de force, pour accomplir au mieux une tâche. Et derrière tout cela pointe doucement un manque de considération qui peut se résumer avec cette pensée, caricaturale bien sûr : « Il/Elle est trop bête pour comprendre les enjeux, une réponse d’autorité suffit. C’est moi qui commande,  qui détient le savoir, je sais ce que je fais. » Il n’y a rien de plus faux. Et rien de plus fréquent, que ce soit lorsque les gradés militaires se cachent derrière les ordres et la hiérarchie ou lorsque les médecins répondent pratiquement n’importe quoi pour se débarrasser d’une question qui ne semble pas digne de leurs compétences.

Et ce problème se trouve évidemment aussi en sens inverse. Lorsque je n’ai pas le pouvoir, je peux toujours critiquer, toujours râler. Mais tant que je ne cherche pas une discussion constructive avec celui ou celle qui exerce l’autorité, tant que je ne veux pas tout mettre en œuvre pour la ou le contraindre à avoir une vraie discussion dénuée d’arguments d’autorité, je ne fais que laisser les choses continuer. Et si je le fais, c’est parce que ça m’arrange bien moi aussi d’économiser mon énergie, de ne pas prendre le risque d’être responsable de quoique ce soit, ni d’investir du temps peut-être en pure perte.

Or, tant que le dialogue n’atteindra pas ce niveau de profondeur, qu’il ne sera pas possible d’avoir des discussions parfois longues mais franches, toutes les revalorisations salariales du monde ne changeront rien. Car même avec le meilleur salaire du monde, la solde la plus haute jamais versée, il n’est pas possible de se sentir bien sur son lieu de travail et donc de bien travailler si la confiance, le respect et l’authenticité sont absents.

Cette crise révèle combien notre monde a besoin d’autre chose, d’un changement plus profond que quelques centaines de francs de plus par mois. Cette revalorisation financière est un début, mais elle ne suffit pas. Il faut un changement profond, radical de nos relations : des relations plus vraies dès maintenant. 


Lettre du terrain 3: Pâques, réalité quotidienne des soins

Par David Giauque, pasteur dans la paroisse de Corgémont-Cortébert et la région de l'Erguël

La période pascale dans laquelle nous sommes encore est habituellement l’occasion pour moi de chercher le sens concret de l’événement « Pâques » dans ma vie. Quel sens, quel changement la mort et la résurrection de Jésus-Christ apportent dans ma vie.

Engagé cette année comme soignant au service des personnes atteintes du CoVid 19, je suis bien évidemment confronté à ce qui mène à Pâques : la mort. C’est toujours celle de patient·e·s très âgé·e·s et atteint·e·s d’autres maux qui menacent leur existence à plus ou moins brève échéance. Malgré toutes ces défenses rationnelles, ce besoin de me rassurer quant à la « normalité » de ces décès, la mort est là. Et elle n’est pas, dans ce contexte particulier, sans rappeler le supplice de la croix décrit dans les Evangiles. Souffrir et mourir du CoVid aujourd’hui, c’est aussi être mis·e à part, comme un·e paria. Si cela ne prend pas la forme directe d’une sanction, cela en a la forme. Sans possibilité de visites à moins que la fin ne soit proche, les personnes atteintes sont très isolées et ce malgré toutes nos techniques de communication. Elles n’ont que le personnel soignant pour prendre soin d’elles. Un personnel qui veille essentiellement sur les corps, les soigne, les nettoie. Comme les femmes l’ont fait avec le corps du Christ. Cette expérience du corps fragilisé tant physiquement que socialement me rappelle de manière poignante la puissance que la mort peut avoir sur nous.

Face à elle, il y a la puissance de vie. Elle est également forte et présente dans les soins. J’ai pu, par exemple, faire l’expérience de nourrir une personne qui venait d’être extubée en soins intensifs. Cela nous a pris, à elle et moi, une quarantaine de minutes, afin de lui permettre de manger un petit dessert liquide.L’énergie investie et le temps passé à faire cette tâche d’apparence insignifiante, m’a beaucoup touché. Dans mon idée, il n’y avait que deux situations où l’on est nourri de la sorte : lorsque l’on est enfant, où lorsque très âgé·e, la fin s’approche. Cette personne elle n’était dans aucune de ces situations. Elle revenait tout droit de ce qui est une forme d’enfer pour moi. Gravement malade d’autre chose que le CoVid, quinquagénaire, elle a failli mourir plusieurs fois lors de son hospitalisation. Et pourtant, grâce à la médecine mais aussi à sa propre force de vie, elle a retrouvé des forces, a été sortie du coma et a repris vie. Comme une sortie du tombeau, une résurrection. Cette personne me rappelle que malgré la puissance de la mort, la vie peut triompher. Que rien n’est joué d’avance, que  toute victoire est éphémère, incertaine et nécessite de recevoir du soutien d’autres personnes, y compris après avoir dévié l’aiguillon de la mort.

Je suis désormais encore plus consicent de mes, de nos fragilités et cela m’appelle non pas au désespoir, au repli sur moi mais à agir pour le mieux pour soutenir, aimer, aider chaque jour la vie à triompher de la mort.

 

 


Lettre du terrain 2: je ne suis plus pasteur!

David Giauque, pasteur dans la paroisse de Corgémont-Cortébert et dans la région de l'Erguël

Payerne, avril 2020

En remettant un uniforme que je ne pensais plus jamais avoir à remettre, une pensée m’a traversée l’esprit. Et elle s’est concrétisée avec le temps : l’armée est l’un des seuls cadres – le seul peut-être – où je ne suis pas perçu en premier lieu comme un pasteur. Avec mon uniforme et mes insignes, je suis seulement un soldat sanitaire parmi tant d’autres. Si je demeure une « bête curieuse » pour mes camarades lorsque nous discutons de nos métiers respectifs, le fait est là : je n’ai actuellement plus le rôle de pasteur.

Si cette perte de rôle pèserait sans doute à certain·e·s collègues, il n’en est rien pour moi. Je ne me sens pas libéré pour autant, mais appelé à redécouvrir un autre rôle, celui de l’homme, du chrétien partant en uniforme.

N’ayant plus de rôle pastoral, je retrouve des questions fondamentales. C’est quoi être militaire et chrétien ? Comment vivre, exprimer mes valeurs en étant « un parmi d’autres » ? [une réflexion très pastorale toutefois] Qu’est-ce que mes paroles et mes actions disent de moi ?

Répondre à ces questions excède largement le cadre de cette lettre, peut-être même que ma vie sur cette terre ne suffira pas à y répondre. Ces questions n’existent pas uniquement pour moi, ni uniquement dans cette situation extraordinaire. Simplement, elles permettent une autre place, car elles ne sont plus adressées au travers de mon rôle, mais directement à moi. Je ne me retrouve non pas démuni, mais sans arme face aux questions de l’existence. Et celles-ci se font encore plus pressantes et perçantes lorsque je travaille dans les soins et que je suis confronté à la vie et à la mort.

Il y a un temps pour tout, écrit l’Ecclésiaste au 3ème chapitre de son livre. Je n’avais jamais imaginé qu’il y avait un temps pour être pasteur, donner des impulsions, conseiller, et un autre temps pour être soldat sanitaire, pour être une aide parmi d’autres. Le temps qui ne cesse jamais pour moi, c’est celui des questions. Toute réponse éphémère appelle une autre question.

Au-delà de moi et de mes personnes [ma personnalité ?] – ce mot, « personne », désigne un masque, à l’origine – la foi demeure. Toujours à redécouvrir, revivre, raviver. Pour moi et chaque chrétien et chrétienne. Dans ces circonstances de questionnement, de remise en cause, les mots de Paul m’accompagnent : « Oui, j’ai l’assurance : ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les Autorités, ni le présent, ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. » (lettre aux Romains 8, 38-39)

Amour et espérance !

David Giauque


Lettre du terrain, l'autre regard

Lara Kneubühler, pasteur desservante à St-Imier et dans la région de l'Erguël, est fiancée à David Giauque, pasteur dans l'Erguël également et actuellement mobilisé pour l'armée, dans les troupes sanitaires. Après la lettre de David Giauque L'engagement inattendu, c'est Lara Kneubühler qui pose son regard "depuis l'autre côté" sur cette situation.

Le départ inattendu

Suite à la mobilisation de l’armée suisse pour un service d’appui, la réaction de la population a été, jusqu’à présent, positive. Au moins cela. Ma réaction initiale à la réception du SMS qui mobilisait mon compagnon l’a beaucoup moins été. Deux jours pour se préparer au départ, à une absence d’une durée alors inconnue et cela au beau milieu des chamboulements professionnels.

David et moi sommes ensemble depuis quatre ans et vivons ensemble depuis trois. Cette lettre, qui est plus un écho à la lettre de David qu’une réponse à cette dernière, parle du revers de la médaille. Expression un brin dramatique pour dire qu’elle vous parlera de l’autre perspective du couple : celle de la personne restée à la maison. C’est une réalité vécue par plusieurs millier de personnes actuellement, par les copines, copains, familles des mobilisé·e·s. Bien sûr, mon expérience n’en est qu’une parmi d’autres et ne prétend pas tout recouvrir. David et moi n’avons pas d’enfants, par exemple. A l’absence de mon compagnon ne s’ajoute pas celle d’un père.

Tout de même, David et moi vivons désormais la pandémie de manière complètement différente. C’est un aspect que j’ai complètement sous-estimé. Je pensais que ce serait la séparation, l’aspect le plus difficile à gérer. Ne me comprenez pas mal : la séparation est difficile, mais ce qui l’est encore plus, c’est que nos expériences et notre vécu ne se recoupent pas. Nous sommes bien loin du quotidien où le partage semble parfois excessif lorsqu’il englobe même le linge sale, les microbes et les odeurs corporelles. Pourtant, le quotidien était notre surface commune. Un lit qui grince, un pommeau de douche cassé, un chien à gérer, autant de choses qui constituaient une base commune à notre vécu. Nous partagions ces éléments et nos pensées sur ceux-ci. C’est cela qui me manque le plus actuellement : le partage, vivre un même événement, un même temps, dans un même espace. Parce que dorénavant, comme je l’écrivais plus haut, nos expériences et notre ressenti diffèrent radicalement.

 

David est désormais « au front », pour reprendre le vocabulaire de guerre. Il travaille à l’hôpital de Payerne, régulièrement aux soins intensifs et a donc des contacts avec des malades du COVID. Bref, il est en pleine lutte contre le virus, confronté à ses effets et son évolution. Une noble tâche, j’espère que vous ne m’avez pas mal comprise. Bien sûr qu’il est important de soutenir les hôpitaux et les malades dans cette situation. Bien sûr aussi, on pense que cela tombera toujours sur les autres. Cela étant tombé cette fois-ci sur nous, il est difficile pour moi de savoir quel soutien apporter. Au-delà des « je comprends », « uhum, oui » et «  c’est sûr », la situation qu’il vit est aussi opaque et insaisissable pour moi que ce que vivent les médecins sans frontières en Somalie. Et c’est là que le bât blesse. Je comprends ce qu’il fait (un peu), mais pas comment il le vit. C’est-à-dire que j’arrive à comprendre grammaticalement, orthographiquement les phrases qu’il me dit, mais comment ce quotidien est vécu, ce qu’il implique, du rythme de la caserne au contact avec les patients, cela je n’arrive pas à le saisir.

 

Paradoxalement, je pense que cette incompréhension est aussi réciproque. Même si les soldats connaissent la vie qu’ils ont pour un temps laissée derrière eux, je pense qu’il n’est pas toujours évident pour eux d’assimiler que nous, les « laissé·e·s derrière », nous avons aussi une vie, peut-être engagée dans des activités moins dramatiques et nobles, mais une vie tout de même, avec travail, proches, courses, ménage. Une vie qui souffre d’ailleurs un peu plus de complications qu’en temps normal et qui nous occupe pas mal, ne serait-ce que l’esprit. Mais, à nouveau, cela, comment le faire comprendre aux gens engagés en première ligne ? A notre niveau, c’est beaucoup, mais au leur… ?

Bien plus que la séparation physique, c’est cette séparation, appelons-la émotionnelle, qui est pesante.

 

Si les prophètes offrent de bonnes possibilités aux soldats de s’y retrouver, la Bible nous parle peu des réactions de leur famille. Après tout, si la personne concernée finit par se mettre en route, pour faire une bonne action en plus, que peut donc contrer la famille ?

Trouver l’équilibre au milieu de ces émotions contradictoires et de la vie quotidienne, mine de rien bien remplie est un sacré défi. Peut-être est-ce dans le fait de surmonter ce défi ensemble malgré tout, d’être là l’un pour l’autre, de se prendre au sérieux dans les expériences différentes que réside une piste, même si c’est plus facile à dire qu’à faire.

L'engagement inattendu

David Giauque, pasteur dans la paroisse de Corgémont-Cortébert et dans la région de l'Erguël

Payerne, lundi 30.03.20, en soirée

Suite à la mobilisation de l’armée suisse pour un service d’appui, la réaction de la population a été, jusqu’à présent, positive. Il y a toutefois pour moi un malentendu fondamental : la motivation des troupes pour ce service. J’ai lu beaucoup de personnes qui me, nous, félicitaient pour notre volontariat, notre sens de l’engagement voir le « sacrifice » que nous faisions pour notre pays. Si cela fait chaud au cœur de se sentir ainsi soutenus, il n’en demeure pas moins un sentiment d’incompréhension de ma part, car les exemples bibliques qui me guident ces jours ne sont pas issus de la vie de Jésus, avec son volontariat, malgré les doutes, jusqu’à la mort. Ce sont plutôt les vocations de Moïse (Ex 4), Gédéon (Jg 6,15) et Jérémie (Jr 1, 4-10). Comme eux, je n’avais rien demandé, c’est une tâche que l’on m’impose. Le concept d’une armée implique qu’elle serve l’intérêt national. Le terme est flou et dans un paisible pays comme le nôtre, il devient abstrait et ce qui nous arrive est inimaginable.

Ma compagnie a appuyé des services de soins dans de grandes manifestations – Gymnaestrada, fête de lutte, fête des vignerons -  et chacun·e est conscient·e que nous sommes engageable en cas de catastrophe. Toutefois derrière le terme « catastrophe » nous avions toujours imaginé un événement soudain et critique, comme une collision entre trains de passagers ou un glissement de terrain. Personne n’imaginait la mobilisation de quasiment toutes les troupes sanitaires, réservistes inclus·e·s, en une seule fois, sauf en cas de guerre.

En choisissant le service militaire et les troupes sanitaires, personne ne pensait servir son pays comme nous devons le faire en ces jours étranges. C’est bien un devoir que nous avons et non pas ou plus un choix, sauf pour les quelques volontaires engagé·e·s à nos côtés.

Cela a pour conséquence que personne n’est là de gaieté de cœur, avec un cœur ému aux accents pieux. De nombreuses inquiétudes on été et sont les nôtres : examens, familles – notamment enfants en bas âge – travaux agricoles, déménagements, emplois. Toute cela, nous l’avons laissé tomber précipitamment.

Ce qui motive l’incorporation de nos troupes, c’est souvent le désir d’apprendre en service militaire quelque chose qui puisse servir dans la vie civile. Servir son pays, oui, mais se servir aussi !

Après une dizaine de jours mêlant instructions, attente, ennui et incertitude, notre motivation est très élevée malgré les difficultés. Cela rejoint encore les figures bibliques nommées plus haut. Car comme eux, passé le choc, je ne suis pas impuissant. J’ai senti que je pouvais mobiliser mes connaissances théoriques et pratiques de soins au profit du plus grand nombre, que j’ai des ressources personnelles que je peux et dois, vu les circonstances, partager.

A la veille de dix semaines d’engagement, tout reste à vivre, à faire. Mais je suis confiant. Car, si je ne suis pas là de mon plein gré, motivé par l’altruisme, j’ai la sensation que mes camarades et moi pouvons être utiles. Malgré les craintes et contraintes, nous avons des compétences spécifiques à faire valoir en ces temps troublés. Munis d’un emblème rappelant le serpent qui sauve Moïse (Nb 21, 9), gardant l’espoir comme Jérémie achetant un champ (Jr 32) et comme Gédéon allant avec la force que j’ai (Jg 6, 14), je vais servir. Contraint, certes, mais motivé.

Force et persévérance !

David Giauque